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LA SCENE 2004

 

Les rapports des années précédentes ont largement abordé les questions soulevées par l’arrivée en force de produits stimulants puissants sur le marché de la drogue. Nous avons évoqué le cas de la cocaïne, un produit qui depuis une petite décennie s’est largement « démocratisé », cessant ainsi de demeurer une substance réservée à une « élite » fortunée baignant dans les sphères de la finance ou des arts. Nous avons également  brossé un rapide « portrait » des amphétamines « thaïes » et des conséquences extrêmement néfastes d’une consommation abusive sur les plans psychique et social. Enfin, last but not least, le thème du cannabis a alimenté notre réflexion du rapport 2002.

Parallèlement, nous avons timidement commencé de parler d’une stagnation,  voire même d’une certaine diminution de la consommation d’héroïne. Plus précisément, nous constatons un recul des demandes de traitement liées à des dépendances aux opiacés.

 

Nouvelles zones ?

Est-il légitime, dès lors, d’affirmer que l’on assiste à l’émergence de « nouvelles zones » ? En l’occurrence, nous pensons qu’une réponse normande est de mise : peut-être, peut-être pas, certainement toutefois. Peut-être car l’actualité des dépendances insiste de plus en plus sur des réflexions relatives à d’autres dépendances que l’héroïne. Peut-être pas car ces « nouvelles zones », en fait, ne sont pas à proprement parler « nouvelles ». Les hippies fumaient déjà massivement du cannabis et ils n’ont pas été des « pionniers en la matière » et le mouvement « rave », au sein lequel circulent passablement de produits stimulants et/ou euphorisants, n’en est plus à ses premiers balbutiements.

En revanche, ce qui constitue un véritable changement, c’est l’accroissement spectaculaire des demandes de soins émanant de ces consommateurs-là. Ce qui est nouveau, c’est  que cette consommation touche des personnes qui semblent de plus en plus jeunes.

 

Hypothèses macro-sociales

Différentes hypothèses permettent de rendre compte de ces réalités. La bonne vieille loi de l’offre et de la demande, dans ce chapitre, mérite la mention. De plus en plus de produits aux effets variés sont proposés. Actuellement, le mercantilisme des réseaux traditionnels du trafic fait que la qualité de l’héroïne a fortement baissé (mais certainement pas les profits engendrés !). Ainsi, les personnalités enclines à se « changer la tête » ont le choix. Et souvent, actuellement, ce choix se dirige vers des produits moins diabolisés que l’héroïne et encore plus accessibles financièrement. Ces produits sont jugés, le plus souvent à tort, beaucoup moins dangereux ; ils sont socialement considérés comme moins inacceptables. Ajoutons dans ce registre socio-économique la facilité d’accès aux produits dont les pénuries sont relativement rares (le cas du cannabis l’illustre bien).

Une autre hypothèse relève plus de la sociologie. Elle permet de rendre compte, en lien avec l’abondance de l’offre, du fait que les consommateurs rencontrent les produits stupéfiants de plus en plus précocement. On le sait, nous vivons dans une société qui abonde dans l’idéal de performance. Les critères de réussite, de popularité et de séduction sont magnifiés. Les exigences scolaires et professionnelles sont élevées et pour survivre, il faut être « au top », ce qui est largement relayé par les médias.  A cela s’ajoute la difficile construction identitaire de l’adolescent qui se voit contraint d’établir ses choix de tout ordre sur la base d’une pléiade de valeurs, d’idéaux ou encore de modèles de croyances, lesquels ont cessé d’être d’emblée transmis de générations en générations.  Cette « quête » peut être passionnante, mais il est aisé de s’y perdre. Cette « quête » peut s’avérer stimulante pour les jeunes adultes dont l’assise narcissique est bien établie mais se révéler extrêmement risquée - voire impossible - pour les plus fragiles qui n’auront pas bénéficié des mêmes apports sécurisants de la part de leur entourage (en premier lieu la famille).  

Chez les plus vulnérables, au vu de la réalité de l’abondance de l’offre et de l’angoisse que peut générer la perspective de l’échec, le risque addictif peut se révéler important. La fonction du produit sur leur économie psychique peut concerner soit (ou à la fois) un besoin d’anesthésier la représentation d’une réalité jugée trop anxiogène (ou dépressogène) ou l’illusion de trouver un support « efficace » supposé  « mettre à niveau » des compétences sociales ou professionnelles  vécues comme déficientes.

 

De nouveaux « demandeurs »

Ces hypothèses ne rendent néanmoins pas compte de la question de l’accroissement de la demande de soins de la part  de consommateurs jeunes et non héroïnomanes.

L’une des hypothèses pourrait être de penser que nous assistons, chez les consommateurs de « club drugs » (produits stimulants et/ou euphorisants circulant notamment dans les « rave »), à la fin d’une « lune de miel  collective ». Après une dizaine d’années pendant lesquelles cette « zone » a largement dénié la dangerosité des produits consommés, la confrontation à la réalité est inévitable. Ainsi, l’un de leur leitmotiv selon lequel « ils ne sont pas toxicomanes puisqu’ils ne sont pas crochés à l’héroïne » est relativisé, voire même battu en brèche par nombre d’entre eux dont la situation psychosociale est chaotique. De plus en plus nombreux sont ceux qui, revendiquant une identité de « noceurs », se retrouvent sur le carreau.

Alimentant toujours notre réflexion, le « cas cannabis » révèle un paradoxe intéressant.

Le paradoxe est qu’alors que d’aucun s’inquiète de la banalisation du cannabis (notamment sur le plan politique suite aux débats liés à la dépénalisation de ce produit abondamment consommé sous nos latitudes), les demandes de soins formulées par des consommateurs sont en constantes augmentation. Est-ce le signe que les citoyens, consommateurs ou non, commencent à percevoir le cannabis tel qu’il est, à savoir un produit stupéfiant qui, à l’instar des autres, n’est pas à diaboliser en tant que tel mais qui recèle tout de même un potentiel de dangerosité manifeste ?

Eloigné des débats émotionnels suscités par le cannabis, le Drop-in a entamé une réflexion soutenue concernant l’offre de nouveaux « outils » préventifs ou thérapeutiques (cf. chapitres « prévention primaire », « prévention secondaire » et « cannado ») afin de répondre à des demandes croissantes émanant de jeunes consommateurs, de parents, d’écoles ou encore de la justice.

Pour revenir à notre question de départ, soulignons la réalité de l’émergence de « nouveaux consommateurs » dont beaucoup revendiquent eux-même leur appartenance à une « zone ».

 

LA ZONE, LES ZONES

Dans notre jargon, le terme de « zone » désigne un ensemble de consommateurs partageant des modes de consommation similaires et ayant en commun certaines habitudes, certains « réflexes conditionnés ». Bien entendu, ces « zones » n’ont rien d’hermétique et sont constituées de personnes aux personnalités ou problématiques très diverses. Le développement qui suit ne doit en aucun cas être considéré comme une photographie exacte de la réalité, mais bien plutôt comme une présentation quelque peu stéréotypée de cette même réalité. (Mentionnons que bon nombre de toxico-dépendants ne s’identifient à aucune « zone »et ne les fréquente pas. Qu’ils soient insérés socialement (c’est généralement leur cas) ou non, ils consomment seuls ou, à la rigueur, en couple. Les seuls contacts qu’ils entretiennent  avec la zone a lieu lors de l’achat de produit ou, le cas échant, dans les lieux de soins. )

 

La zone « old school »

 Il y a bien entendu la « zone » que l’on connaît, celle qui demeure visible. Elle est essentiellement composée de consommateurs fortement désinsérés socialement qui, pour la plupart, ont derrière eux une longue carrière de polytoxicomanie. La dépendance à l’héroïne n’est pas forcément la règle, mais elle est proportionnellement très importante. Cette zone fréquente certains lieux facilement identifiables bien qu’en raison des désagréments qu’elle provoque (trafic, violence, descente de police, etc.), les endroits de rencontre changent régulièrement. Autour de cette zone gravite également d’autres personnes dont le dénominateur commun est probablement la désinsertion sociale et la fragilité psychique. Il peut aussi bien s’agir de personnes souffrant d’alcoolisme, de troubles psychiatriques ou tout simplement d’inactivité ou de solitude. 

 

La zone de la nuit

Nous l’avons mentionné plus haut, une autre zone est celle que l’on rencontre la nuit. Souvent adeptes du mouvement « rave », ces consommateurs, souvent plus jeunes et moins dés-insérés que les premiers, recherchent dans le produit la stimulation extrême (cocaïne ou amphétamines thaïes), l’euphorie ou encore le sentiment d’empathie (ecstasy). Les prises de risques sont parfois démesurées, tant sur les plans des produits, de la sexualité, des dépenses d’argent ou encore de la conduite automobile. Certes, la grandes majorité des « ravers » ne présente pas d’addiction grave. Cependant, pour les plus vulnérables d’entre eux, le risque de dépendance et de désinsertion sociale massive est éminemment sérieux. De même, au vu de la dangerosité des produits consommés, le danger de décompensation psychiatrique est important. 

 

Les ados fumeurs de joints

Autre zone, autre tranche d’âge, autres habitudes : les consommateurs de cannabis. Plus encore que les deux précédentes, cette catégorie est extrêmement hétérogène. L’idée, ici, est de se cantonner aux consommateurs les plus jeunes, à savoir les adolescents ou post-adolescents.

Généralement, ils consomment en « bande ». Le joint est valorisé en tant que « fétiche » du groupe auquel le jeune appartient. Il est un signe de ralliement et, en quelque sorte, l’un des éléments qui inclut le jeune dans la bande. Le joint permet également, bien entendu, de signaler une opposition aux « valeurs traditionnelles » ou à la Loi.

A nouveau, la dangerosité du cannabis dépend de plusieurs facteurs dont le principal est  la structure de la personnalité du jeune, sa capacité ou non à établir des limites à sa consommation, sa capacité à établir des limites entre lui-même et le groupe de pairs et/ou le « mouvement » auquel il appartient (mouvement « hip-hop » par exemple au sein duquel le cannabis est souvent valorisé). Les limites imposées par la famille sont bien entendu déterminantes dans l’établissement ou non d’une consommation abusive. 

La plupart de ces jeunes eux vivent encore chez leur parent ou y sont retournés après leurs premiers déboires. La désinsertion sociale, scolaire ou professionnelle est parfois en point de mire mais est rarement aussi manifeste que chez les consommateurs plus âgés. Pour le thérapeute, il est parfois plus aisé de considérer que leur avenir est encore devant eux. Néanmoins, par rapport à notre pratique, soulignons qu’il est parfois difficile de les fidéliser tant il est vrai que souvent, leur demande de soins émanent d’injonctions de l’entourage (parents, écoles, justice). Autrement dit, pour une partie non négligeable d’entre eux, la « lune de miel » avec le produit n’est pas achevée. Notre offre préventive ou thérapeutique doit en tenir compte sous peine d’être décalée (et donc de favoriser une attitude oppositionnelle) par rapport à la réalité du jeune. Sur le plan thérapeutique toujours, le travail avec la famille est non seulement souhaitable, mais impératif (cf. article « Famille-Adolescents-Cannabis »).

 

SYNTHESE

Pour résumer, rappelons que la consommation abusive d’autres substances psychoactives que l’héroïne n’a absolument rien de nouveau si ce n’est qu’elle semble en augmentation. Ce qui est inédit concerne notre pratique : de plus en plus, les demandes de traitement sont précisément liées à ces « autres dépendances ». A moins d’un revirement radical des modes de consommations actuel (retour en force de l’héroïne par exemple), les patients suivis par notre institution bénéficiant d’une substitution à la méthadone pourraient devenir minoritaires dans les dix prochaines années. Cette réalité nous oblige à constamment réfléchir à un élargissement voire à un redéploiement de notre offre thérapeutique.


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