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LES
SOINS AUX PERSONNES TOXICO-DEPENDANTES...Tendre à l'abstinence le plus vite possible et à tout prix est une erreur. Nous avons longtemps été tentés par cette approche simplificatrice et réductrice. Notre travail s'inscrit maintenant dans une continuité entre aide à la survie - gestion de la consommation - traitement visant aux résolutions des problèmes et donc tendant à l'abstinence. Il en est résulté des changements dans nos pratiques institutionnelles. Plus de 160 personnes toxicomanes passent quotidiennement au Drop-In. Ils viennent pour les entretiens individuels, de couple ou de famille, pour une psychothérapie plus spécifique, une consultation médicale ou infirmière. La raison de passage la plus fréquente est la prise quotidienne de méthadone.
Si cette pratique implique des difficultés quant à la gestion du personnel (présence toute la journée dans les locaux d'accueil), elle a considérablement amélioré l'ambiance de la distribution. Le matin, un accueil avec thé et café pour les personnes toxicomanes qui, désoeuvrées et sans but particulier, ont pris l'habitude de passer quelques moments de convivialité dans l'institution. L'ouverture de la distribution sur toute la journée nous permet de pallier, partiellement, à ce que nous croyions être un des seuls inconvénients de la prise en charge des personnes toxicomanes à tous les stades de leur trajectoire : le mélange de toutes ces populations dans les mêmes lieux et aux mêmes moments. Il peut sembler en effet difficile à une personne visant à l'abstinence d'être confrontée régulièrement dans les lieux de soins à d'autres qui continuent (encore) leur consommation et en portent les stigmates. Au contraire, la dynamique qui se dégage de cette pratique peut être utilisée dans le cadre des traitements par la prise en compte de l'importance des processus identitaires dont elle est le miroir.
Les premiers contacts avec les personnes toxicomanes sont également plus souples. La règle reste, en général, fixée à deux entretiens préalables avec un collaborateur spécialisé avant la consultation médicale qui précise les diagnostics, l'indication aux traitements et permettra de débuter, par exemple, une substitution de méthadone pour soutenir le traitement. Cette procédure a cependant beaucoup perdu de sa rigidité et nous sommes actuellement plus sensibles à l'urgence de soulager :
-En initiant le jour même une substitution à la méthadone dans des situations de manque où l'indication semble raisonnablement pouvoir être posée à long terme. -En intervenant immédiatement auprès d'un service hospitalier
qui nous avertit qu'une personne toxicomane active se trouve dans un service.
La personne toxicomane s'est généralement préparée à devoir "payer le prix des soins" en devant accepter un programme de prise en charge élaboré à l'avance et rigide. Les stéréotypes généralement présentés dans leur discours lors des premiers entretiens disparaissent lorsqu'elles apprennent qu'elles peuvent recevoir des soins même si elles ne sont pas prêtes à abandonner d'emblée leur consommation de stupéfiants. "Que peut-on faire pour vous aider ?" L'individualisation du "menu thérapeutique" à disposition et les choix faits en commun rendent d'emblée la personne toxicomane partie prenante de la prise en charge et prévient le jeu du "chat et de la souris" qui préside sinon très rapidement à une relation parasitée par la recherche des transgressions possibles.
La personne toxicomane est souvent enfermée dans les mêmes schémas que le public, véhiculés par une mauvaise compréhension de la complexité des phénomènes liés à la toxicomanie. Les choses doivent aller vite, il faut rapidement se débarrasser de cette "tare", que tout redevienne "normal". Il faudrait pouvoir "guérir" sans prendre le temps des soins. Comprendre que le trajet sera long et difficile, à la mesure des problèmes qui ont généré leur situation actuelle, est difficile pour une personne toxicomane habituée au soulagement immédiat qu'apporte le produit. La tolérance aux frustrations de l'attente qu'implique un traitement long et difficile exige une "maturation"et une maturité que nous devons les aider à acquérir... et nous n'y parvenons pas toujours du premier coup ! Il faut alors que le passage en milieu de soins ait au moins amorcé ce processus et donné les éléments pour un retour dans l'institution ou, mieux, permettre l'acceptation d'un accompagnement qui ne vise pas (encore) à l'abstinence mais à une meilleure gestion de leur consommation. Le même problème peut se poser dans le cadre d'une substitution à la méthadone qui accompagne et permet le traitement. La méthadone peut être vécue comme "le marqueur" de la toxicomanie : plus vite on arrêtera la cure, plus vite la toxicomanie cessera ! Il s'agit là d'un piège fréquent, générateur de rechutes et de nouvelles souffrances dues au sentiment de répéter les échecs, si familiers à la personne toxicomane. Une substitution à la méthadone et le traitement qu'elle accompagne sont toujours longs, plusieurs mois voire plusieurs années. Il est nécessaire d'expliquer à la personne toxicomane qu'elle doit accepter ce "statut de méthadonien" un certain temps. D'emblée, sa vie va s'améliorer
: plus de manque, plus de nécessité de centrer son existence
sur la recherche du produit avec son cortège de galères,
de prostitution, de criminalité.
Lorsque cela sera fait, et cela peut prendre du temps, pour la plupart la méthadone pourra être abandonnée, puis souvent les médicaments et en dernier lieu, progressivement, la relation avec leur référent. Lorsque ces notions sont comprises et intériorisées, le pronostic s'améliore considérablement. Cette approche, colorée par l'exigence institutionnelle de cohérence entre "ce qui se dit et ce qui se fait", va se poursuivre tout au long de la prise en charge. Ce véritable partenariat engageant la responsabilité de l'institution, mais aussi celle de la personne toxicomane a considérablement amélioré l'ambiance du travail au Drop-In sans pour autant, bien sûr, totalement supprimer la gestion des conflits inévitables, voire nécessaires. Cette méthodologie est maintenant connue dans "la zone" et nous pouvons constater un accroissement considérable des demandes de soins... et le retour de ceux qui n'avaient pas pu se plier jadis à des règles institutionnelles moins souples. Les drop-out sont moins fréquents, les traitements moins souvent interrompus et le taux de rétention de l'institution s'est considérablement amélioré. Cette souplesse a cependant son prix ! Des règles rigides protègent une institution et ses collaborateurs. L'engagement de chacun s'en est trouvé notablement accru, les
"protections" ne sont plus que la cohérence de la "doctrine", la
qualité, la cohésion de l'équipe et son organisation,
la prise de responsabilité des cadres et le soutien qu'apportent
colloques et supervisions... et le sentiment de bien faire un travail utile
au soulagement de la souffrance des personnes toxicomanes et à plus
de solidarité sociale.
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