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VOUS AVEZ DIT:"TOXICOMANIE" ???



La "guerre des chapelles" est depuis longtemps terminée, les "gourous" tout-puissants se sont pour la plupart tus. 

C'est le temps du partage, des échanges, de la réflexion commune, au niveau national et international.

Un consensus semble progressivement se dégager sur les définitions et la compréhension des phénomènes, même si des divergences demeurent quant aux priorités et au degré d'urgence des mesures à prendre.

Aujourd'hui, que savons-nous ?

- Nous savons que les phénomènes liés à la toxicomanie des jeunes ne se définissent pas par les produits utilisés, mais par les caractéristiques et la personnalité de celui qui les consomme.

- Nous savons qu'il est nécessaire de distinguer l'usage récréatif de produits psychotropes d'un usage abusif, qui peut devenir compulsif et entraîner un dysfonctionnement de l'économie psychologique et du fonctionnement social de celui qui en sera victime.

- Nous savons que la toxicomanie,  l'usage abusif et compulsif de produits psychotropes, est en fait, souvent inconsciemment, la découverte d'une "automédication" contre une souffrance engendrée par une pathologie complexe : faite de troubles du développement psychologique et affectif exacerbés par les difficultés du moment.

 - Nous savons que l'expérience du soulagement par cette "automédication", sa répétition possible assaisonnée de l'impression d'avoir découvert une solution et de maîtriser le produit, conduisent à la toxicomanie et à ses dérives.

- Nous savons que la toxicomanie n'est donc pas une maladie ordinaire ou du moins que ce n'est pas une maladie qui porte ce nom. C'est le symptôme d'un mal-être  et d'un mal-vivre avec le plus souvent une pathologie sous-jacente spécifique, psychiatrique, psychologique et/ou psychosociale. Il s'agit d'en faire le diagnostic afin d'élaborer des stratégies thérapeutiques adéquates.

 La médecine parle des "co-morbidités" de la toxicomanie, c'est-à-dire des pathologies psychiatriques ou psychologiques qui accompagnent la toxicomanie.

- Nous pensons maintenant qu'en fait c'est la toxicomanie qui est la "co-morbidité" d'une pathologie psychologique, psychiatrique ou psychosociale inconsciemment "soignée" par des produits psychotropes puissants : alcool, cannabis, héroïne, cocaïne ou autres drogues synthétiques.

· Nous savons que la notion du temps nécessaire au traitement est fondamentale : il s'agit de soigner une pathologie complexe par une autre "méthodologie" que l'automédication par la drogue, de restaurer pour la personne toxicomane une identité détruite et remplacée par celle qu'offre la toxicomanie qui sert alors de seule "colonne vertébrale", et cela prend toujours beaucoup de temps...

· En fonction de ce qui précède, nous savons donc que l'abstinence est une notion complexe. Ce n'est pas, et ne doit pas être, le retour à la  situation précédant les conduites addictives : cette situation est caractérisée par la pathologie qui a conduit à la toxicomanie!  L'abstinence marque la possibilité de ne plus s'automédiquer avec des produits psychotropes puissants et de fonctionner avec "sa propre tête", avec une économie psychique restaurée. L'abstinence est aussi un symptôme : celui que le traitement porte ses fruits, qu'une médication  et une prise en charge adéquates ont pu être trouvées et se poursuivent pour déboucher sur la meilleure compensation possible. L'abstinence ne se prescrit pas, elle se construit lentement.

- Nous savons qu'aujourd'hui il est important d'entrer en contact le plus tôt possible avec la population des personnes toxicomanes et de pouvoir s'en occuper, quel que soit le stade de leur trajectoire.

 Il y a une continuité naturelle entre l'aide à la survie, la limitation des dommages, la gestion de la consommation et le traitement qui peut déboucher sur l'abandon de "l'automédication" par les drogues.

- Nous savons que les traitements doivent être individualisés, qu'il n'y a pas de traitement univoque valable pour toutes les personnes souffrant de conduites  addictives mais que l'offre doit être diversifiée tout en obéissant à de sévères critères de qualité.

- Nous savons aussi qu'une personne toxicomane prise en charge voit sa situation sanitaire et sociale s'améliorer considérablement, son recours aux pratiques illégales, voire à la criminalité, fortement baisser et que les coûts engendrés par la toxicomanie s'abaissent également drastiquement. Le nombre de décès par overdose diminue dans les mêmes proportions. 

  Et maintenant ?

 La Loi Fédérale sur les Stupéfiants (LFS) va être révisée, de nouvelles approches politiques sont élaborées et nous seront bientôt proposées. 

 Ne serait-il pas temps de réfléchir à la décriminalisation, c’est à dire à la dépénalisation de cette automédication que représente la consommation ?
 

 Pour l'alcool, aux effets socialement dévastateurs et pharmacologiquement plus destructeurs que l'héroïne, il est évident que la criminalisation de la consommation serait contre-productive. Cela n'empêche pas de sanctionner des corollaires pénaux comme l'alcool au volant par exemple. 

 Pourquoi ne pourrait-il pas en être de même avec les produits actuellement illégaux ? Il s'agirait de dépénaliser la consommation et non pas ses corollaires pénaux que sont le trafic ou la criminalité qui lui sont liés.

 Par définition, une personne toxicomane est en général jeune.

 Elle présente une souffrance qu'elle "automédique" avec un produit psychotrope puissant. Ne mettant en jeu que sa propre personne, elle n'a pas l'impression, en ne faisant que consommer, de nuire à autrui.

 Le facteur de marginalisation, voire d'exclusion, que peut entraîner la criminalisation de cette "automédication" est contre-productive :

Elle augmente le malaise et la souffrance, elle confirme les troubles du processus identitaire.

 La justice l'a bien compris, elle n'emprisonne plus, dans la réalité, pour délit de consommation.
 Les injonctions thérapeutiques qui résultent le plus souvent de la pénalisation de la consommation ne compensent pas les dangers que cette pénalisation génère.

 La criminalisation, la pénalisation de la consommation de la consommation  est une mauvaise réponse à la souffrance et aux tentatives désespérées de la personne toxicomane de la soulager.

 Elle tend à la marginalisation , à l'exclusion et à l’aggravation de la problématique qui est à la base de la toxicomanie.

 Garder son sentiment d'appartenance à une communauté et être conscient d'un droit de citoyenneté qu'il faut préserver sont des puissants moteurs pour demander des soins et prendre ses responsabilités.

 Et maintenant ?

 Et maintenant il s'agit de réfléchir ensemble sur la pénalisation ou la dépénalisation de cette "automédication" qu'est la consommation d'un produit psychotrope puissant par un jeune présentant une problématique personnelle engendrant une souffrance telle qu'il doit l'anesthésier.

  Nous pensons, quant à nous, qu’il est le temps de dépénaliser cette consommation.
Pendant des années, nous avons tenté d'expliquer que les phénomènes liés à la toxicomanie ne se définissent pas par les produits utilisés, mais bien par les caractéristiques et la personnalité de celui qui les consomme. Cela reste une des clefs de voûte de la compréhension des addictions.

Drogues dures - drogues douces, interdiction, dépénalisation, légalisation des drogues .... il s'agit là de faux débats s'il font l'économie d'une réflexion plus fondamentale et de l'information à la population qui doit en résulter.

Les produits psychotropes, c'est-à-dire agissant sur le cerveau, sur son fonctionnement et sur la perception que cela entraîne de la réalité, ont toujours existé. La modification de la conscience de la réalité par l'utilisation de produits est indissociable de la culture des diverses populations dans le monde : il peut s'agir de pratiques religieuses ou d'usages au service du plaisir, de la convivialité et du fonctionnement social.

Les drogues, qu'il s'agisse de l'alcool, du tabac, du haschisch, de l'héroïne, de la cocaïne ou d'autres drogues synthétiques sont des substances inertes qui peuvent, en fonction du contexte culturel, être utilisées à titre récréatif. Leurs caractéristiques spécifiques ne sont que peu prises en compte dans ce contexte.

Il en est pour preuve que beaucoup ignorent que la toxicité pharmacologique de l'alcool est plus importante que celle de l'héroïne ou des autres opiacés.

Où donc se situe le problème ?
 
 

Un adulte bien structuré peut sans grand danger, à usage récréatif, consommer de l'alcool (nous vivons dans la culture du vin) mais aussi des dérivés du cannabis, voire même avec certaines précautions de l'héroïne et de la cocaïne sans que cela lui pose le moindre problème : après avoir vécu pendant un temps plus ou moins long et avoir démystifié la qualité du plaisir que peuvent apporter ces produits, ceux-ci seront généralement abandonnés sans jamais qu'il n’y ait usage abusif ou compulsif.

Il en va tout autrement d'un adolescent ou d'un jeune adulte "en souffrance" qui vit à travers le produit un moment de plaisir, mais un plaisir qui devient soulagement d'une problématique sous-jacente douloureuse.

Il faut comprendre que la toxicomanie, l'usage abusif et compulsif de produits psychotropes, est en fait, souvent inconsciemment, la découverte d'une "automédication" pour une souffrance engendrée par une pathologie complexe : faite souvent de troubles du développement psychologique et affectif exacerbés par les difficultés du moment.
L'expérience du soulagement par cette "automédication", sa répétition possible assaisonnée de l'impression d'avoir découvert une solution et de maîtriser le produit, conduisent à la toxicomanie et à ses dérives.

Les personnes toxicomanes elles-mêmes en sont dupes : dans l'anamnèse effectuée auprès des héroïnomanes, tous décrivent leur addiction à l'héroïne datant de plusieurs années et tous sont surpris lorsqu'on les interroge sur l'utilisation préalable de produits psychotropes théoriquement "plus légers", principalement le haschisch.

Si l'utilisation du cannabis ne débouche pas forcément sur celle de l'héroïne, les héroïnomanes décrivent l'utilisation abusive de cannabis, quotidienne, depuis l'âge de 14 ou 15 ans avant de commencer l'héroïne 4 ou 5 ans plus tard.

Ils ne se sont pas rendus compte qu'ils utilisaient déjà un produit psychotrope puissant à titre "d'automédication" avant de passer à un produit psychotrope encore plus puissant, mais avec fondamentalement la même fonction.

La médecine découvre que la toxicomanie a des "co-morbidités", c'est-à-dire qu'à côté de la toxicomanie il y a une pathologie psychiatrique ou psychologique sous-jacente.

L'expérience des ces 25 dernières années nous a appris qu'en fait c'est la toxicomanie qui est la "co-morbidité" d'une pathologie psychologique, psychiatrique ou psycho-sociale, inconsciemment "soignée" par des produits psychotropes puissants : alcool, cannabis, héroïne, cocaïne ou dérivés de l'amphétamine.

La consommation de ces produits dans ces conditions peut également entraîner chez certains adolescents, en "évacuant" et en annulant les problèmes et les conflits nécessaires à résoudre à ce moment de leur vie, des troubles de l'autonomisation, une aggravation de la problématique sous-jacente et des troubles du processus identitaire pouvant, entre autre, aboutir à une désinsertion sociale.

La "guerre à la drogue" est un échec car il s'agit d'un mauvais combat : c'est une manière de lutter contre un symptôme et non contre "la maladie", maladie caractérisée par un mal-être et un mal-vivre sous-tendus souvent par une pathologie qui porte un nom, dont on doit faire le diagnostic et qui est susceptible de traitement adapté et adéquat.

S'il faut tenter de freiner l'offre des produits et réprimer la criminalité qui lui est liée, il est temps de comprendre l'impérieuse priorité de renforcer tous les moyens tendant à en diminuer la demande.

Dans le même esprit, l'abstinence à tout prix est également un faux problème : l'abstinence n'est pas un état, c'est également un symptôme : le symptôme que l'on va mieux, que la pathologie sous-jacente a trouvé une médication autre que la drogue qu' on peut alors, et alors seulement, abandonner comme une mauvaise "automédication" que l'on a démystifiée.

L'abstinence ne se prescrit pas, elle est l'aboutissement d'un long chemin thérapeutique.

Nous avons mis très longtemps à comprendre ces mécanismes. Ce n'est pas encore le cas dans la population où toute la réflexion est hélas centrée sur des comparaisons quant à la dangerosité des produits, sans tenir compte d'une chose importante : la personnalité et les caractéristiques du consommateur.

Nous sommes frappés de constater les "effets secondaires" générés par cette confusion.

Pour exemple, dans certaines familles, parents et enfants fument du cannabis ensemble, car il est partout écrit que le cannabis est une drogue douce. Ceci ne posera vraisemblablement jamais le moindre problème aux parents, mais que deviendra l'adolescent qui fera ainsi l'expérience d'une "automédication" soulageant des tensions que génère la problématique spécifique qu'il doit affronter ? Pour certains d'entre eux, mais largement pas pour tous, l'expérience de ce soulagement conduira inexorablement à la toxicomanie, à l'addiction et à son cortège de souffrances supplémentaires.

Il n'y a pas de drogues dures, il n'y a pas de drogues douces, il n'y a que des produits psychotropes plus ou moins puissants, qu'ils soient légaux, illégaux, légalisés ou libéralisés et dont la rencontre avec un être fragile peut donner un plaisir qui devient celui du soulagement et l'illusion d'avoir trouvé une solution à la difficulté de vivre le moment.

Le prix à payer est souvent l'addiction et ses "galères".

Les véritables enjeux et les véritables questions se situent beaucoup plus dans la protection d'une partie de la jeunesse contre un usage abusif et compulsif d'un mauvais médicament.

La toxicomanie ne doit plus être un des modes d'expression privilégiés de la fragilité et de la souffrance d'une partie des adolescents et des jeunes adultes.

Les solutions sont à chercher dans la direction d'une réflexion globale sur une véritable politique de la jeunesse, devant aboutir à un nouveau "contrat social" avec elle, "contrat social" fait de reconnaissance, d'intégration et aussi de propositions de choix, de valeurs et d'idéaux susceptibles de donner un "sens à la vie".

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